Et si tout se faisait grâce à la spontanéité ? Comme écrire un livre, réaliser un film ou se faire prendre en photo, parce que oui, on le sait tous « se taper la pose » ne réussit pas souvent les photos… Ô nom de Dieu mon intro quitte l’autoroute.

Bon, l’impulsivité pousse l’individu à entreprendre des quêtes qu’il réalisera par la suite dans la spontanéité, comme l’envie d’aller au-delà du dépaysement. Et cela permet au quêteur d’en ressortir nouveau, comme l’explique si bien Simone Vierne.

Le voyage conçu comme une quête a un but, qui va au-delà du dé-paysement, même si le voyageur n’en est pas toujours conscient : il s’agit pour lui de transcender l’humaine condition, en touchant comme Ulysse aux portes de la mort, ou comme Énée en descendant aux Enfers, et d’en ressortir autre, selon un schème initiatique bien connu.[1]

Dans la littérature, on retrouve moult exemples qui traitent de la quête, du voyage et du dépaysement. On citera par exemple Le Seigneur des anneaux dans lequel Frodon doit non seulement entreprendre un voyage jusqu’à la Crevasse du Destin pour détruire l’Anneau et en combattant au passage toutes les forces extérieures du mal, mais aussi combattre les influences corruptrices qu’exerce l’Anneau sur lui. L’Odyssée d’Homère aussi en est un modèle. Et là, je vois ce que vous dîtes : « Pourquoi nous a-t-il parlé au début de la spontanéité ? » On y arrive.

Frodon Sacquet interprété par Elijah Wood dans La Communauté de l’Anneau réalisé par Peter Jackson

Frodon Sacquet interprété par Elijah Wood dans La Communauté de l’Anneau réalisé par Peter Jackson

Cette spontanéité et impulsivité étaient la marque de fabrique de plusieurs artistes. Des livres ont été écrits dans l’impulsivité, des films ont été réalisés dans la spontanéité. Sur la route de Jack Kerouac en est un, il n’a pas été écrit entre quatre murs sur un carnet bien propre, mais sur la route, sur un rouleau de papier et le tout dans la spontanéité. Les Idiots n’a pas été réalisé en suivant des règles bien précises, une doctrine graphique imposante, non. Bien qu’il soit réfléchi – parce que le film est tout sauf idiot – Lars von Trier a choisi son instinct (et en même temps crée le Dogme 95) pour accoucher d’un film qui défie les lois du politiquement correct et du lobby visuel.

Les Idiots, Lars von Trier, 1998

Les Idiots, Lars von Trier, 1998

En parlant de Sur la route de Jack Kerouac, la quête et la spontanéité ont contribué à la naissance d’un mouvement révolutionnaire de la contre-culture. Ce mouvement fume de la marijuana, joue du jazz et écrit des lignes psychédéliques, ce mouvement c’est … roulement de tambour… La Beat Generation.

La Beat Generation suscite des curiosités quant à sa façon d’exister. Pendant que certains considéraient cette génération comme étant « à la rue, battue, écrasée, au bout du rouleau » Kerouac, à Robert Lowell « dans la vieille église où je fus confirmé et je me suis agenouillé […], et brusquement j’ai compris : beat veut dire béatitude, béatitude. »[2] Il a trouvé le sens qu’on devrait retenir de cette génération : euphorique.

Tout ça c’est beau, mais qu’est-ce que vous en dites si on se plongeait un peu plus dans l’univers psychédélique de la Beat Generation ? Oui ? Non ? De toute façon, c’est mon article, je fais ce que je veux.

 

Qu’est-ce que c’est donc La Beat Generation ? Qui sont les membres de ce mouvement ? Qui sont les beatniks ? Ce n’est pas évident de définir ce mouvement. Ces derniers ne partageaient pas entre eux la même définition, et il y en certains qui ne se considéraient pas comme beat, notamment William S. Burroughs qui refusait d’être assimilé à ce mouvement juste parce qu’il était ami avec les fondateurs. Dans Sur la route de Jack Kerouac (oui, encore une fois) on retrouve un extrait qu’on pourrait considérer comme une description des beatniks.

Les trottoirs grouillaient d’individus les plus beat du pays, avec, là-haut, les étoiles indécises du sud de la Californie noyées par le halo brun de cet immense bivouac du désert qu’est L.A. Une odeur de shit, d’herbe, de marijuana se mêlait à celle des haricots rouges du chili et de la bière. Le son puissant et indompté du bop s’échappait des bars à bière, métissant ses medleys à toute la country, tous les boogie-woogies de la nuit américaine. Tout le monde ressemblait à Hunkey. Des nègres délirants, portant bouc et casquette de boppeurs, passaient en riant, et derrière eux, des hipsters chevelus et cassés, tout juste débarqués de la Route 66 en provenance de New-York, sans oublier les vieux rats du désert, sac au dos, à destination d’un banc public devant le Plaza, des pasteurs méthodistes aux manches fripées, avec le saint ermite de service, portant barbe et sandales. J’avais envie de faire leur connaissance, à tous, de parler à tout le monde.[3] 

Tous des beats, perdus entre rêve et réalité, et inspirant l’intrigue, l’étrangeté, le renouveau. Kerouac en voit une inspiration donc, quant à Ginsberg des « hipsters à tête d’ange ». On peut les considérer comme des anticonformistes, ils ne se pliaient pas à la règle et refusaient l’idéologie de la société de consommation américaine des années 50. C’est un mouvement de rébellion culturelle, avant tout littéraire puis universel, représenté au début par trois grandes personnes, à savoir Kerouac, Ginsberg et Burroughs.

Prémisses et création

Tout a commencé par des lettres que s’envoyaient Ginsberg, Kerouac et Burroughs. Ces lettres ont provoqué en eux l’envie de partir dans une quête (Tu vois ? Tout est relié). Ils se sont donc lancés dans une virée à travers l’Amérique. Une aventure qui leur permettra de découvrir le vrai visage du pays de la « Liberté ». Ils feront des rencontres improbables, et par là naquit l’envie d’écrire le peuple, la société et la rébellion. De crier tout haut, ce que les autres ne pensent guère !

En découvrant la société de consommation américaine, les beats se sont mis à déconstruire le politiquement correct afin de paraître vrai et ne plus se cacher derrière le masque hypocrite du mensonge. La Beat Generation « était donc tenue d’être une génération de révolte sociale, de désaffiliation, qui devait soit détruire les valeurs traditionnelles soit les tourner en ridicule. La Beat Generation représente de ce fait un phénomène de société de premier plan. »[4] Tout un mouvement qui a su s’imposer dans un « continent » capitaliste défiant les lois des leaders Wallstreetiens. Ils sont à l’origine de la libération sexuelle, symboles de la contre-culture qui a ouvert le champ aux hippies et aux hipsters.

Quant à la définition exacte de « Beat Generation » le mouvement cultive l’ambiguïté, les principaux protagonistes de ce mouvement n’auraient jamais imaginé se rassembler sous cette bannière. C’était un journaliste qui a été à l’origine du qualificatif de Beat Generation. Puis vient l’envie de définir ce mouvement. S’agit-il du second grand mouvement religieux en Occident, comme l’avait déclaré Kerouac dans le magazine Life ? Les beatniks, sont-ils des « membres de la génération qui apparaît après la Seconde guerre mondiale qui affectent le détachement des formes et responsabilités morales et sociales, sans doute à cause de leur déception. »[5] ? Ou encore, sont-ils des « membres de la génération apparue avec la Seconde guerre mondiale, et la Guerre de Corée, qui se réunirent pour une détente des tensions sociales et sexuelles et épousèrent l’idée contre l’embrigadement, pour la désaffiliation mystique et des valeurs de la simplicité matérielle, sans doute comme résultat de la désillusion causée par la Guerre froide. »[6] ? Bou kistiou… Pour ne pas se perdre, on peut définir, subjectivement bien sûr, ce mouvement comme un phénomène littéraire et contre-culturel dynamique visant à déconstruire les règles établies par la bienséance afin de rendre les faits plus véridiques, bruts, crus, mais plausibles. Et si on en croit la réponse de Kerouac, cette déconstruction de la bienséance est une forme de contestation, conséquence de leur déception de la société capitaliste qui vise la surconsommation en prenant l’humain comme produit.

Jack Kerouac et William S. Burroughs photographiés par Allen Ginsberg

Jack Kerouac et William S. Burroughs photographiés par Allen Ginsberg

Le beat précurseur

La Beat Generation inspire encore aujourd’hui, c’est un phénomène qui s’est répandu sur plusieurs supports culturels. Il a contribué à la révolution culturelle en influençant des mouvements devenus des styles de vie.

L’hipsterisme qu’on connait aujourd’hui et celui des années 40 et 50 sont différents. Aujourd’hui, la culture hipster est résumée à un style de vie, beaucoup plus vestimentaire, lié à une mode ou à la manie de vouloir faire les choses différemment. Quant au hipster des années 40 et 50 il se caractérise par « une véritable force spirituelle »[7], une génération d’une « certaine Amérique, émergente et itinérante, qui glande, fait de l’auto-stop, se déplaçant partout. »[8] La culture hipster était aussi un truc de Blancs à cette époque-là. Très, très loin du Klu Klux Klan, le mouvement hipster de ces années-là était une communauté de blancs amateurs du bebop, qui fréquentaient des musiciens afro-américains, puis le terme « hipster » fut popularisé par Harry Gibson à travers son album Boogie Woogie in Blue. En gros, si les hipsters étaient uniquement un style, ils seraient beaucoup plus zoot suit et bebop que chemise de bûcheron, barbe et deep-budha-bar-indie-house. C’étaient des « têtes d’anges brûlant pour l’antique connexion divine à la dynamo étoilée dans la machinerie de la nuit. » comme les avait définis Ginsberg dans un vers spirituel (ou sous benzédrines, à vous de voir) de son poème Howl.[9]

Frank Tirro propose dans les années 70, dans Jazz : A history, une définition claire de ce qu’était l’hipster. Dans un langage cru, comme était celui des beats, Tirro dresse un portrait existentialiste de cette génération transgressive qui suit les pas de la Beat Generation. Il transcrit par les lettres ce qu’Harry Gibson faisait à travers les notes hot jazz de son piano.

Le hipster est un homme souterrain. […] Il est amoral, anarchiste, doux et civilisé au point d’en être décadent. Il est toujours dix pas en avant des autres à cause de sa conscience, ce qui peut le conduire à rejeter une femme après l’avoir rencontrée parce qu’il sait où tout cela va mener, alors pourquoi commencer ? Il connaît l’hypocrisie de la bureaucratie, la haine implicite des religions, quelle valeur lui reste-t-il à part traverser la vie en évitant la douleur, surveiller ses émotions, “être cool” et chercher des moyens de “planer”.[10] 

Le mouvement hippie navigue dans le même fleuve que la culture hipster. Apparu aux Etats-Unis dans le quartier de Haight-Ashbury dans le San Francisco des années 60, il suit le fil principal de la Beat Generation et il reprend les fondements adoptés par les beatniks.

Les hippies sont généralement les baby-boomers[11] de l’après Seconde Guerre mondiale. Un contre-courant qui se mettait à dos à la société de consommation et rejetait les valeurs traditionnelles fondées par les anciennes générations.

Le mouvement hippie c’est toute une culture qui s’est développée autour des valeurs du partage, de la fraternité et surtout de l’amour. Il était à l’origine de la libération sexuelle qui faisait partie de l’utopie hippie. Le mot d’ordre était alors free love, ils reprennent d’ailleurs par la suite le slogan, issu de la guerre du Viêt Nam, « Make love, not War. » (« Faites l’amour, pas la guerre. ») pour manifester leur rejet de la violence et ainsi idéaliser le mythe du corps, de la nudité, qui symbolise l’innocence, la pureté et le bien-être.

Flower Power, Marc Riboud, 1967

Flower Power, Marc Riboud, 1967

Les hippies prônaient le besoin d’émancipation et d’ouverture à d’autres cultures, ce qui les a conduits à des road-trip qu’ils considéraient spirituels. C’étaient des voyages qui se faisaient généralement par bus baba cool ou par auto-stop. Les destinations hip étaient Amsterdam, Goa en Inde, le Katmandou, Londres ou encore l’Afghanistan. On retrouve alors le mythe de la route cultivé auparavant par la Beat Generation. D’ailleurs Sur la route et Les Clochards célestes de Kerouac servaient de guide à leur cheminement spirituel.

Woodstock, l’apogée de l’utopie beat

Bon, là, on arrive à la partie que je préfère le plus.

Les hippies ont apporté à la musique ce que Orson Welles a apporté au cinéma. Ce que les hippies ont produit comme musique prospère encore aujourd’hui. Les acid test ont donné naissance au rock psychédélique, à l’acid rock, puis a propulsé l’esprit utopique du contre-courant à l’apogée d’un festival raté, devenu culte aujourd’hui, le festival de Woodstock. With a Little Helps from My Friends, Star Spangled Banner, I Put a Spell on You ou encore Acid Queen et Soul Sacrifice, toutes étaient fredonnées sous acides sur les terres de Max Yasgur (propriétaire des champs où est organisé le festival de Woodstock) devant un public aussi sobre que Lemmy Kilmister (Si tu nous entends de là-haut : peace). Des titres devenus légendaires aujourd’hui.

Merci qui ?

Merci Dealer de mots d’abord, puis merci Beat Generation. On doit beaucoup à la contre-culture et comme on vient de le voir les beatniks ont contribué à l’émergence d’une génération révolutionnaire, réfléchie et qui ne fonce pas tête baissée. Cette génération révoltée a permis à l’art, qu’il soit écrit, peint ou filmé, de s’intéresser au précurseur ou à ses dérivés. Le cinéma notamment, qui s’est frotté plusieurs fois à la Beat Generation en essayant de retranscrire l’esprit beat à l’écran ou encore de s’inspirant de celle-ci pour pondre des œuvres beats indépendantes.


Pour lire la seconde partie du dossier consacré à la Beat Generation, clique n’importe où sur cette phrase, ça va t’y emmener, tu verras c’est magique.


Sources:

[1] VIERNE, Simone, « Des romans du Graal aux romans de Jules Verne : surgissements et éclipses du mythe de la Quête », in Loxia, 2004.

[2]KEROUAC, Jack, Vraie blonde et autres, Gallimard, Paris, 1998.

[3] KEROAUC, Jack, Sur la route (le rouleau original), Edition établie par Howard Cunnell, Gallimard, Paris, 2010, p. 274-275.

[4] GUIGOU, Elizabeth, « La Beat Generation et son influence sur la société américaine », in La revue des Anciens Elèves de l’Ecole Nationale d’Administration, numéro hors-série « Politique et littérature », 2003.

[5] Définition proposée par l’American College Dictionary.

[6] Définition rédigée par Jack Kerouac comme réponse à celle proposée par l’American College Dictionary.

[7] KEROUAC, Jack, « About the Beat Generation – Aftermath : The Philosophy of the Beat Generation », in Esquire, 1958.

[8] Ibid.

[9] GINSBERG, Allen, « Howl » in Howl and Other Poems, City Lights Books, San Francisco, 1956.

[10] TIRRO, Frank, Jazz : A history, Norton, New York, 1977.

[11] Personnes nées entre 1945 et 1965, période correspondant à un fort taux de natalité après la Seconde Guerre mondiale.