*Ceci n’est pas une critique de Le miel de la sieste mais une interprétation personnelle de la fascination qu’exercent les testicules sur le récit d’Amin Zaoui.

Connaissez-vous Anzar Afaya el-Kebir ? Anzar Afaya el-Kebir est fils de son père Anzar Afaya el-Kebir le grand. Tout le temps en rut, il hurle comme un loup égaré dans un désert sourd à la tombée de la nuit. Anzar Afaya el-Kebir, amant des ânesses et des vieilles dames, vit à Bab-el-Kamar (La porte de la lune) – étonnante appellation constatait Ibn Khaldoun – au milieu de cinq sœurs dans l’œil d’Ibliss et de son frère Toufik le douillet.

Anzar Afaya el-Kebir n’est pas le plus beau de son village puisqu’il a un gros nez au milieu d’un visage osseux criblé de boutons d’acné. Il n’est pas le plus séducteur non plus, ce pouvoir est détenu par son oncle Wardane le menteur, mais il a une particularité particulièrement particulière : Anzara Afaya el-Kebir a une paire de roubignolles asymétrique, des couilles bizarres, des testicules disproportionnés, le droit étant plus volumineux que le gauche. Comme la nature ne fait pas les choses à moitié, il souffre d’une autre anomalie physique à cause de cette maudite boule : son oreille droite, qui correspond évidemment à sa cloche, est déréglée, frappée d’une otite chaque année, précisément le jour de son anniversaire. Ses burnes le penchent aussi légèrement sur sa jambe droite, celle qui porte la baloche la plus volumineuse. Ces testicules l’ont quand même dispensé d’EPS et du service militaire. Strike ! « Elles sont fortes, les couilles ! »[1]

Anzar Afaya el-Kebir, protégé de sa mère biologique Rabha Bent Alla et fils administratif de sa Khala Jouhra, est inscrit à l’école avec les documents de son défunt cousin. Prouesse bureaucratique réussie car son cousin portait le même nom que lui, il s’appelait lui aussi Anzar Afaya el-Kebir, mais plus maintenant puisqu’il n’est plus du monde des vivants. Le fait qu’Anzar est devenu, sous les yeux d’el houkouma (l’administration), le fils de son oncle Wardane et de sa tante Jouhra ne lui pose aucun problème, mais il se demande s’il devrait se comporter comme le frère de Malika, fille de Jouhra et Wardane, ou comme son cousin. Malika l’obsède mais pas autant que Anzar Afaya le défunt.

Le Tanuki, un yōkai (esprit de la forêt dans la mythologie japonaise) auquel les japonais attribuent des pouvoirs magiques.

Le Tanuki, un yōkai (esprit de la forêt dans la mythologie japonaise) auquel les japonais attribuent des pouvoirs magiques.

Anzar, est-il mort-vivant ou vivant-mort ? Est-il toujours lui ou est-ce qu’il est devenu l’autre, le Anzar Afaya el-Kebir le cousin défunt, que Dieu l’accueille en Son vaste paradis. Trouble d’identité dis-donc ! (Il n’est pas schizophrène, si c’est ce que vous demandez.) Entre Anzar Afaya el-Kebir le cousin défunt et Anzar le Dieu de la pluie, des mers et de l’eau chez les Berbères, Anzar Afaya le vivant ne sait plus qui il est. Depuis qu’il a enterré son cousin mort en lui, Anzar Afaya el-Kebir se demande si ce dernier avait lui aussi des testicules dissymétriques ou s’il en avait une paire tout court. Ces questions, il ne se les pose plus depuis que sa Khala Jouhra, qui adorait lui malaxer les roubignolles en murmurant des psalmodies, lui a affublé le sobriquet de Bouqlaoui, l’enfant aux testicules.

Une blessure se creuse de plus en plus profondément en moi. Cette situation me tourmente, m’affole ! Je deviens de plus en plus obsédé par mes couilles ! Je ne suis pas Anzar-moi ! Je suis Anzar-l’autre ! Plus le nom du mort suscite en moi de rejet, plus celui de Bouqlaoui, intelligemment choisi par Khala Jouhra, me séduit et me convient.[2] 

Mais comment faire pour fuir le fantôme du cousin quand on fête chaque année un/son anniversaire fictif ? Quand on possède une carte d’identité nationale verte avec sa photo, mais le nom d’un mort ? Certes le nom est Anzar Afaya, mais ce n’est pas le sien. Le nom, indépendamment de la personne qui le porte, a, à lui seul, un poids conséquent et quand on le porte, il nous rattache à notre famille. Il y a toute une Histoire derrière, construite par le « combat » des ancêtres pour que ce nom ne disparaisse pas. Freud dit que « le nom d’un homme est une des parties essentielles de sa personne, peut-être même de son âme. »[3] Alors porter le nom d’un mort peut peser lourd sur la conscience.

Anzar Afaya el-Kebir, Bouqlaoui l’asymétrique, le vivant, se considère comme dérangeur de morts. Quand il malaxe ses joyaux son esprit se perd dans des rêveries : il voit Malika, sa cousine ou sa sœur, peu importe. Il pense à l’ânesse, avec qui il a eu sa première expérience sexuelle. « Fantastique ! » se dit-il, « Elle était en chaleur, dès que je l’ai pénétrée, elle a tourné sa tête vers moi pour me fixer d’un regard doux, et je voyais pendre sa langue dans sa gueule pleine de bave. C’était fantastique ! »[4] Grotesque, vous vous dites ? Mais pas pour Anzar Afaya el-Kebir le vivant, qui, toujours en soupesant ses billes, pense à Anzar Afaya le mort et se dit :

J’étais devenu le mort vivant. J’habitais la peau d’un mort pour traverser ma vie de vivant, en vivant. J’avais réveillé mon cousin de son sommeil éternel. J’avais remué la terre de sa tombe. Je l’avais fait se retourner dans son lit tranquille.
Je suis un dérangeur de morts.[5]    

Anzar Afaya el-Kebir est-il hanté par le fantôme de son cousin ? Est-il l’enfant-spectre[6] ? Eh bien, Anzar Afaya trouve des réponses à ses questions en massant ses valseuses. Et le sobriquet de Bouqlaoui, comme nouvelle identité, efface ses doutes. Il remercie ainsi Khala Jouhra de lui avoir trouvé un nom.

Anzar Afaya el-Kebir ne pense pas à son anomalie comme un handicap, il porte ses testicules fièrement comme une Femen montrant ses seins. Ses baloches disproportionnées le distinguent des autres, surtout de son frère Toufik l’efféminé. On dit d’une personne virile qu’« elle a des couilles » et bien Bouqlaoui en a une plus grosse que l’autre. Il incarne, aux yeux de sa mère, la fierté masculine virile et absolue.

Anzar Afaya el-Kebir aime ses bourses. Il n’hésite pas à les couvrir de louanges. Ses divagations le transportent dans des dimensions où les couilles sont à l’origine des langues, contrairement à ce que disait Ferdinand de Saussure qui affirmait que le système linguistique venait du cerveau. « Au diable, de Saussure et ses théories ! »[7] Des dimensions où les prunes peuvent remonter dans le temps pour corriger le passé, ils forment ainsi le centre de la mémoire et donc grâce à eux on peut examiner les faits dans les détails.

Anzar Afaya el-Kebir, en jouant de ses prunes, se permet aussi des rêveries et des divagations. Il pousse loin l’expérience du conte, sûrement pas pour enfants ; Malika – sa sœur ou sa cousine, peu importe – telle une Shéhérazade, lui raconte ses rêves en frottant ses billes. Ne sont-elles pas ici les lampes magiques ? Dans ce cas-là, le génie a laissé place aux jubilations et aux fantasmes.

Mais ses couilles malformées suggèrent aussi la solitude. Anzar Afaya el-Kebir, souvent dorloté par sa tante Jouhra, souffre de l’exclusion au sein de sa propre famille, de sa mère qui le voyait auparavant comme la fierté des Afaya, mais aussi par la volonté d’un père à qui il « ne pardonnera jamais. » Avoir une baloche plus volumineuse qu’une autre aurait pu être synonyme d’unicité dans une société macho et patriarcale, mais chez les Afaya Bouqlaoui est une exception, il est plutôt monstre de foire, une curiosité. Les Afaya préfèrent le douillet au couilleux, ils chérissent Toufik l’efféminé et excluent Anzar Afaya el-Kebir l’asymétrique, le rêveur, le fou des dames matures, le poète absurde, l’amoureux du 7ème art.

Enfin, tout ça nous mène à nous poser la question du pourquoi du comment : pourquoi une telle fascination des couilles ? Eh bien, pour toutes les raisons qui font qu’Anzar Afaya el-Kebir les chérit et (beaucoup) plus si affinités. Elles referment la moitié d’un être humain, leur « Y » est l’avenir. Les roupettes « sont l’âme du corps masculin. L’essence de la vie. Le point de jonction. Le centre de la terre. La continuité ! La légende ! »[8] Et il n’a pas tort Bouqlaoui de les dorloter. La femme a son ovule qui ne peut être fécondé que par le spermatozoïde et ce dernier ne peut être produit que par le testicule. Ces bijoux de famille forment donc le point culminant de la vie. Ils unissent les êtres et produisent l’amour.

Pour ne pas conclure sur une overdose de testicule, sachez quand même que Anzar Afaya el-Kebir est plus que ça. Dans ce miel de la sieste, il nous apprend l’amour, un sentiment qui balade entre folie et raison. Et en parlant de folie, Le miel de la sieste remplit parfaitement son quota de délire. Entre transformations, amour surréaliste et récit allégorique Anzar Afaya el-Kebir divague entre Nadja, La métamorphose et Les Mille et Une Nuits, et comme les Contes fantastiques de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, certainement une influence de Madame Tuula l’ambassadeur de la République Démocratique Allemande, Anzar Afaya el-Kebir dans son propre roman s’essaye au grotesque, au fantastique et au surréalisme. Il invoque les fantômes, notamment celui de son père pour traiter des relations père-fils. Le miel de la sieste permet aussi d’approcher la question de l’exil, des conflits communautaires et, d’une façon implicite, le sujet incontournable de la littérature algérienne des années 90 et qui hante jusqu’à aujourd’hui l’esprit des intellectuels à savoir la décennie noire.

 


[1] ZAOUI, Amin, Le miel de la sieste, Barzakh, Alger, 2014, p. 13.

[2] Ibid., p. 26.

[3] FREUD, Sigmund, Totem et Tabou, Payot, Lausanne, 2001, p. 86.

[4] ZAOUI, Amin, Le miel de la sieste, Barzakh, Alger, 2014, p. 33.

[5] Ibid., pp. 22-23.

[6] PONS, Christophe, Le Spectre et le Voyant, PU Paris-Sorbonne, Paris, 2002, p. 44.

[7] ZAOUI, Amin, Le miel de la sieste, Barzakh, Alger, 2014, p. 16.

[8] Ibid., p. 14.