*Essayer en un seul titre de résumer l’article, parler de procrastination tout en plaçant une référence à la bande son du film… c’est pas facile.
*Article à lire avec la voix d’Orelsan.

Un rappeur qui s’improvise réalisateur : mauvaise idée. Quand on y pense, on se dit que c’est perdu d’avance, mais comme ils disent : « il ne faut pas juger sur les apparences. » Comment c’est loin se révèle être une très bonne ode à la pote-attitude, une comédie qui prend à la légère le côté looser de deux anti-héros pour exprimer violemment une réalité qui touche une jeunesse qui ne suit pas vraiment à la règle le file de la société.

Buddy movie x Comédie musicale x Bromance

Première réalisation d’Orelsan qui ne s’éloigne guère du schéma narratif qu’il entreprenait dans ses disques, seul ou avec son binôme Gringe. L’intrigue est basée sur un ultimatum, faire en 24 heures ce qu’ils n’ont pas pu faire en 5 ans : pondre un bon morceau de pera. Mais en tant qu’apôtres de la procrastination, accepter le challenge et se lancer dans la productivité ne sont pas les réponses premières à l’ultimatum, au lieu de ça ils restent bloqués comme deux connards dans un abribus à se raconter des histoires stupides ! Stupides ! Stupides.

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Comme Oxmo, Orel’ et Gringe prennent la Slow Life, mais pas du bon côté. Entre cuite au beau matin, vie monotone, boulot sans avenir, mensonge et fainéantise, la slow life se transforme en cercle vicieux. Le genre de cercle qui donne envie de tout faire sauf de mourir vieux.

Dans une Odyssée provinciale, tels des Ulysse, ils vont se lancer dans une traversée de remise en question. L’ultimatum leur jette la réalité en face : deux adultes trentenaires qui laissent passer le temps, qui glandent et trompent l’ennui dans des alcools prémélangés. Le temps d’une journée, ils vont se détacher de cette réalité pour passer un examen de soi et coller les morceaux qui clochent de leurs existences. Cette déconnexion va leur permettre de gagner en maturité et d’écrire un rap qui « parle à tout le monde. »

Le scénario est rythmé par des dialogues profondément réalistes, des dialogues qui ne surenchérissent pas. Le texte prolonge parfaitement la musique du film, qu’il soit à capella ou sur les prods de Skread. On retrouve l’univers doux-amer des Casseurs Flowters, les punchlines et les jeux de mots pourris qui ont fait la réputation du groupe, mais on retrouve aussi leur côté touchant et poétique à travers des tirades personnelles telles que Quand ton père t’engueule ou Le mal est fait avant de s’achever en apothéose par Inachevés.

Franchement, honnêtement, sincèrement, comment c’est beau

Au-delà de la musicalité des dialogues, du jeu naturel des comédiens, qui ne sont d’autres que les copains des Casseurs Flowters ; Comment c’est loin est beau, un peu comme une suite de séquences spontanées qu’on tourne à l’arrache et qu’au final on se rende compte que ce n’est pas aussi mal. Où est-ce que je veux en venir ? Eh bien, Comment c’est loin est un film à petit budget dirigé par un rappeur qui a réussi à accoucher d’une toile animée dans laquelle jouent des personnages attachants.

Epaulé par le réalisateur Christophe Offenstein, Orelsan réussit à faire de la ville de Caen un parfait décor pour des plans de contemplation dans des terrains vagues où les personnages se sentent minuscules ; allégorie du manque, métaphore de la solitude. Par des mises-en-scènes simples et précises et des plans-séquences, Orelsan célèbre la glandouille et l’ennui à grand plan. Il saupoudre chaque scène par une authenticité personnelle : il fait intervenir sa propre grand-mère, il transforme un abribus en cadre théâtrale absurde, il s’amuse du nom d’un bar, L’Embuscade, pour exprimer la dépendance à l’alcool et à la party-attitude, etc.

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Comment c’est loin s’éloigne des clichés des comédies musicales pathétiques qui font dans la redondance des répliques et dans la mièvrerie des paroles, pour offrir au spectateur un film rafraîchissant qui explore ledit genre d’une façon atypique.

Un humour subtil et recherché, un scénario de qualité et des rôles sincères, une photographie et une réalisation cadrées, un enchaînement d’émotions post-vannes-trashs, des références pop-culture qui glissent dans le ventre des dialogues, etc. Comment c’est loin est une aventure originale d’une bande d’Ulysse rétro-futuriste, tourmentée dans une pluie de questions venue prendre possession du cinéma français, un cinéma loin d’être bloqué. Influencé par des films de même genre comme Clerks : Les Employés modèles de Kevin Smith ou encore Frances Ha de Noah Baumbach (qu’on recommande chaudement !), Orelsan a réussi un pari, celui de réaliser un buddy-movie sur la procrastination tout en gardant une vision lucide mais personnelle sur le remettre-au-lendemain-ce-que-l ‘on-peut-faire-le-jour-même. Et l’effet secondaire n’est pas forcément mauvais.