Il y a 91 ans, une maman ayant pour rêve d’avoir une fille et de l’habiller en enfant modèle, se voit mettre au monde un jeune garçon, qué sapelorio, Ed Wood ; ou le « plus mauvais réalisateur de tous les temps ». Retour sur sa carrière, en hommage à sa sincérité et son enthousiasme malheureux.

Si je vous dis « Roi du nanar, transsexuel en angora et poulpe mécanique » vous me dites instinctivement Maïté, mais en fait vous vous trompez tout le long.
Acteur-réalisateur-producteur-scénariste, et avec un nom qui en jette autant, difficile de ne pas avoir la cote. Ed Wood, lui, l’a fait, il n’y a pas goûté de son vivant. Ayant passé toute sa vie à essayer de devenir célèbre et faire de « bons » films, ce n’est que plusieurs années après sa mort qu’il sera connu aux yeux du monde entier, au titre peu glorieux de pire réalisateur de l’histoire.

Il vécut son enfance à New York, une enfance très… féminine. En effet, la mère du petit Edward l’habillait en fillette et il y prit goût. Peut-être un peu trop… Dès son plus âge il s’intéresse au cinéma et va régulièrement à la salle de ciné de sa ville de Poughkeepsie, NYC, où il découvre le grand Bela Lugosi (Dracula, 1930) avec qui il liera une belle amitié.Lorsque les Etats-Unis entrent en guerre, il s’engage dans les Marines et devient parachutiste, il sera récompensé d’une médaille pour bravoure.

Début fifties, il part à la conquête d’Hollywood. Après quelques petits jobs d’assistant de plateau et de doublure, il s’essaie au théâtre et à la télévision et réalise quelques courts-métrages de cow-boys, avant de trouver un producteur minable qui lui confie ce qui deviendra l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre de série Z : Glen or Glenda.

Culottes pour tous

Si Glen or Glenda est si important pour Ed Wood, ce n’est pas parce que c’est le film qui lancera sa carrière de « Maître du nanar » ou parce que c’est à ce moment qu’il rencontrera Bela Lugosi (20 ans après Dracula) ; mais parce que ce film traite d’un sujet qui lui tient à cœur : la transsexualité.

Le film ayant été un désastre au box-office, remplit tous les critères du nanar : réalisation très négligée, faux-raccords, montage bâclé, certaines images d’archives montées grossièrement et des acteurs peu compétents, ajoutez à cela, les apparitions très floues de Bela Lugosi en scientifique/grand manitou qui « tire les ficelles » sont parfois inutiles ou incompréhensibles.

Techniquement, ça ne vole pas très haut. Mais si le film est d’un chiant incommensurable, il n’en est pas moins courageux, optimiste, voire même louable. Car il fallait être sacrément culotté (le sujet étant difficile et extrêmement tabou à l’époque) pour avouer à un producteur avoir porté des sous-vêtements féminins durant la guerre sous l’uniforme de combat, juste pour le persuader de le laisser faire le film, et d’y incarner (évidemment) le héros. Le pire, c’est que c’est vrai. Le film véhicule un message (très avant-gardiste pour une Amérique de 1953) d’une sincérité, d’une bienveillance et d’une simplicité si naïve qu’elle en devient touchante. Wood, en hétérosexuel tourmenté qui peu à peu prend conscience de sa féminité, pointe du doigt tous les problèmes auxquels font face -aujourd’hui encore- les travestis à l’égard de la société. Il expose dans le film les conflits intérieurs du personnage (Glen/Glenda) qui le taraudent de plus en plus, les réactions que suscitent son travestissement et sa source (qui remonte parfois à l’enfance). L’œuvre est clairement autobiographique et Wood qui, en toute connaissance de cause, nous parle de sa vie, de son expérience dans la quête de soi et le malaise social qui en découle, via un personnage touchant qui tente de donner un peu de répit aux personnes qui, comme lui, peinent à s’identifier, à reprendre espoir et leur donner cette compréhension qu’ils cherchent avec démesure. C’est donc un message, certes maladroit et manquant de crédibilité, mais engagé et (très) pertinent sur la tolérance vis-à-vis des minorités sexuelles de l’époque, dans une société qui les méprise, les oppresse et les moque. Malheureusement pour Ed, c’est l’inverse qui se produisit au fil des années, il sera moqué ainsi que son œuvre, discréditant tous les bienveillants messages qu’il aura tenté de faire passer.

 

Tout en freestyle

Perdant en crédibilité, c’est probablement pour cela qu’il se tourne vers un genre plus soft, le western. Après un énième projet télé, il réalise Jail Bait en 1954, dans lequel jouera un certain Steve Reeves, qui connaîtra la gloire quelques années plus tard en Italie, dans le rôle d’Hercule.

En 1956, Wood se lance dans l’épouvante et réussit à réunir une vraie équipe de choc pour son principal second film, Bride of the Monster. Au casting donc, tenez-vous prêts : Un Bela Lugosi en scientifique machiavélique, un Tor Johnson très balafré (célèbre catcheur avant le film), une jeune actrice inexpérimentée rencontrée par hasard qui tiendra le rôle principal en échange d’un –maigre- investissement (ce qui d’ailleurs coûte à Ed son mariage, puisque sa femme devait avoir le rôle) et enfin, le fils du directeur d’un abattoir. Car Wood, ne trouvant personne pour financer son projet a fini par obtenir l’argent… d’un boucher industriel, qui demanda en retour de finir le film avec une énorme explosion et que le fils ait un rôle principal en échange de l’argent… « Deal ! »

bride_of_monster_poster_02

C’était donc parti pour du grand n’importe quoi. Je vous épargne toute analyse ou critique du film, je ne ferai que préciser que Wood, grand ambitieux qu’il est, ne tournait les scènes qu’une seule fois. Oui monsieur. Ça donne Lobo (le monstre, joué par Tor Johnson) qui fait trembler les murs en carton du studio en passant une porte, Bela Lugosi qui loupe sa réplique (au lieu de dire « Lobo est aussi doux qu’un chaton » -as gentle as a kitten- il dit « aussi doux qu’une cuisine » – a kitchen…) mais on s’en fout, on garde ! Et que dire de la scène finale (ça spoile mais ça m’étonnerait que vous projetiez de le voir), quand le professeur se fait dévorer par sa pieuvre géante… qui ressemble plus à un tas de tuyaux inertes. Ayant volé emprunté la pieuvre mécanique dans un studio de production, l’équipe avait oublié le moteur actionnant les tentacules, ce qui donne un Bela Lugosi (ou plutôt sa doublure très, TRES ressemblante visiblement) qui hurle en… en faisant bouger les tentacules lui-même, avec ses bras, avec ses propres bras… tout en s’engouffrant dans l’eau. Saisissant. Et c’est ainsi que surgit l’explosion incroyable, vraiment incroyable, pile là où le professeur se fait dévorer. Vraiment pas de chance ce professeur. Et pour plus de réalisme, Ed Wood ajoute au montage des images d’un poulpe dans un aquarium. Mind = Blown.

Si je devais recommander ce film, ce ne serait que pour la scène finale, pour laquelle j’ai culpabilisé d’en avoir eu un fou rire. Car, paradoxalement, si on regarde le film pour s’en moquer, on ne se marre pas autant qu’on ne l’imagine, le film est malheureusement pas assez raté, ce qui fait que son intérêt est moindre. C’est ça l’effet Wood. Malgré toutes ces « erreurs » et le fait d’avoir été plus ignoré au box-office que le « r » de Marlboro, ce film fait partie des rares œuvres d’Ed Wood à avoir rapporté de l’argent.

Plan 9, et une place dans l’histoire

Des extraterrestres, à la civilisation mille fois plus avancée que celle des humains, soupçonnent ces derniers de vouloir créer une bombe atomique menaçant de détruire le soleil et tout le système solaire. Pour les en empêcher, ils décident de lancer le Plan 9 : aller sur terre, « voler » quelques humains, redonner vie à quelques morts et revenir à la maison, et hourra youplala, le monde sera sauvé de ces terrrribles êtres humains très méchants et pas gentils du tout. Mais en fait non.

Bon, voilà le pitch. Balaise. Mais en réalité le film n’est pas si mauvais que les précédents ; les acteurs sont corrects, les effets spéciaux maîtrisés et une réalisation totalement revisitée… Nah j’déconne, ce film est incroyablement badassement ridicule. Là aussi, rien n’est correctement ficelé, sauf les assiettes soucoupes volantes, car oui, on distingue les fils. Le jeu des acteurs est bâclé à l’extrême, certains se cassent la gueule en plein milieu de leur scène, mais notre Woody n’aurait pas eu l’intention de couper, il ne pouvait quand même pas leur faire ça.

L’argent qu’Ed Wood a réuni pour la production du film -car oui il a quand même réussi à en trouver- provient de prêtres d’une église baptiste. Ces derniers souhaitaient réaliser une série de films religieux mais n’avaient le budget pour n’en faire qu’un, Wood les convainc que le film fera rentrer tellement d’argent qu’ils pourront faire autant de films religieux qu’ils le veulent. En retour les acteurs se sont tous fait baptisés pour le film. Aussi farfelu que cela puisse paraître, c’est totalement vrai.

Wood voyait en ce film sa plus belle œuvre, il y a mis tous les moyens nécessaires. Malheureusement, deux ans après sa mort il fut « honoré » au titre du pire film de tous les temps par Michael et Harry Medved dans leur livre The Golden Turkey Awards en 1980. Dans le film de Burton, Wood se dit « C’est celui-là. C’est le film pour lequel on se souviendra de moi ». Cette phrase, dans son ironie la plus cruelle, est à l’image de la vie d’Ed Wood. Eternel passionné, incompris, il réussira à se faire un nom dans le milieu du cinéma mais certainement pas comme il l’imaginait. Mais surtout, il réussit à créer cette magie, qui fait que l’on ressent dans cette mare de médiocrité une poésie involontaire et sincère qui nous attendrit, nous inspire.

Tim Burton, Ed Wood : même combat ?

Les deux réalisateurs se ressemblent. Ils n’ont pas qu’en commun leur amour inconditionnel pour le septième art, mais aussi, leur passion. Ed Wood n’ayant certainement pas le talent de Burton aujourd’hui, il aura au moins le mérite d’avoir continué à rêver jusqu’à sa mort, de faire ce qu’il a toujours voulu faire : des films. Non pas pour l’argent, mais par amour pour le cinéma. Et ça, c’est quand même cool, et devenu rare de nos jours.

Tim Burton à propos d’Ed Wood dans la revue Positif : « Ce qui est important c’est le processus créatif et le plaisir qu’on y prend. Il faut accorder ça à Ed Wood (…). Il est rare de rencontrer à Hollywood des gens qui sont simplement heureux de ce qu’ils font sans se soucier des ramifications ou des conséquences, de ce que le studio va penser ou de ce que sera le box-office ».

vlcsnap2012092818h47m51

Ed Wood représente en quelque sorte ce que le cinéma a de plus beau, et c’est cela qui a inspiré Tim Burton à réaliser son film hommage, oscillant entre biopic et fiction. Ayant été un flop commercial à sa sortie en 1993, le film reste encore peu connu mais est assurément un des meilleurs de Burton, emmené par un Johnny Depp (Wood) et un Martin Landau (Lugosi) franchement exceptionnels.

Burton nous montre derrière un personnage doux, passionné et attachant la détermination de Wood, parfois obsessionnelle, à conquérir le septième art, mais aussi l’industrie du film et Hollywood qui laissent de moins en moins place aux rêves. Burton a ajouté quelques scènes fictives à son scénario, comme la rencontre entre Wood et Orson Welles (Citizen Kane, 1940), son idole de toujours, dans laquelle ils parlent de façon très profonde du sens de la vie, ou la fin (alerte spoil) en happy ending, qui montre Wood arriver à l’avant-première de Plan 9, accueilli en héros sous les applaudissements de centaines de personnes, comme pour le féliciter d’avoir résisté aux critiques et à la machine hollywoodienne et d’avoir su garder sa sincérité et sa passion. Une passion qui inspire, qui perdure, mais qui n’est éternelle que si elle est comprise.

ed-wood

Je finirai en citant ce qu’Orson Welles a dit à Wood lors de leur rencontre dans le film de Burton :

« Ed, visions are worth fighting for. »