À la fin du mois d’août sur Arte passait Blindness, une adaptation de L’Aveuglement de José Saramago. Un film angoissant qui examine les comportements d’un groupe d’individus faisant face à des conditions extrêmes lors d’une épidémie de cécité. A la fin du film, on se demande: mais qui est l’hurluberlu qui a imaginé une telle histoire ? Roulements de tambours…

Je vous présente José de Sousa Saramago, un écrivain totalement atypique que j’ai découvert tout à fait par hasard, en me cherchant un bon livre à la librairie. Je fus immédiatement attirée par la couverture de Caïn. L’image représentait un agneau avec les extrémités attachées sur un fond noir, une représentation d’une telle profondeur ne pouvait que cacher une perle rare ! Je m’empresse alors de lire la 4ème couverture et là… BINGO ! Satirique, provoquant, le livre nous promettait un voyage biblique peu conventionnel. Au fil des pages, je suis entraînée sur l’arche de Saramago, et arrivant à la fin je décide qu’il sera ma nouvelle quête littéraire !

Pour découvrir le monde fabuleux que me réservait mon Khozé adoré, le choix des livres de ma quête littéraire fut assez simple : Le premier que j’ai acheté -qui s’avère être son dernier livre-, son plus de célèbre puis son livre le plus controversé. Vous me diriez « Mais il manque son premier livre ! » Et bah je ne l’ai pas trouvé en vente.

blindnesssaramago

Blindness (L’aveuglement) avec Julianne Moore et Mark Ruffalo, sorti en 2008 et adapté du roman de José Saramago.

Caïn, et que la quête commence !

Caïn fut le dernier livre de José Saramago, on y sent d’ailleurs qu’il voyait sa fin approcher. Il s’attaque à la plus illustre histoire de notre monde, celle qui berça l’humanité depuis des millénaires : La Bible. Alors que dire de ce roman ? Ce n’est rien d’autre qu’un cri, le dernier cri de l’écrivain, il y dénonce le mal que porte ce monde. Reprenant les étapes les plus marquantes de l’épopée biblique, il y jette un regard un noir, satirique et plein d’amertume. On remonte loin, très loin, et tout commence par le premier crime de l’humanité, le meurtre d’Abel. Caïn, maudit, est alors contraint à l’errance. Nous découvrons à travers la plume de Saramago un personnage bien différent du meurtrier sanguinaire que nous pensions connaître. Il n’était finalement qu’un homme comme vous et moi  ; plein de doutes, de peurs, mais avec surtout une indéniable lucidité face aux deux valeurs universelles créatrices de l’humanité : le bien et le mal. Caïn part alors à la rencontre de la reine Lilith, d’Abraham en passant par Moise et Noé. Il sera le témoin des plus grands événements que la terre ait connu : la construction de Babel, les massacres de Jéricho, l’enroulement de Sodome et pour finir, il embarque sur l’arche de Noé pour affronter le déluge. Rongé de doutes sur les décisions divines, horrifié par les pires attraits de la nature humaine, il assiste impuissant à la chute de notre civilisation, qui commence par l’affrontement de la race humaine entre elle pour finir par son extermination par son créateur. Il embarque sur l’arche de Noé et le massacre lui ainsi que sa famille pour un ultime tête a tête avec Dieu.

Caïn fuyant avec sa famille (1880), Fernand Cormon.

Caïn fuyant avec sa famille (1880), Fernand Cormon.

Et à travers toutes les pages de ce roman, toutes les lignes, Saramago pousse le lecteur à se demander la nature de sa relation avec Dieu, mais surtout à voir en face que l’homme n’est autre qu’un semeur de souffrance, d’ignominie et de terreur. Il n’y pas que Caïn qui est condamné à l’errance. Nous le sommes tous, condamnés à un éternel questionnement solitaire face à nous-même et notre liberté d’agir.

Ce roman est de loin le plus noir de José Saramago, on ressent un désespoir intense émanant de l’écrivain, comme s’il nous demandait de regarder ce qu’on a fait de ce monde, et si l’on méritait vraiment ‘la vie’. Il le conclut ainsi : « L’histoire est terminée, il n’y aura rien d’autre à raconter. » Les derniers mots prémonitoire d’un dernier livre.

Que je sache, nous ne nous sommes jamais demandé si nous méritions ou non la vie, dit Caïn. Si vous aviez pensé à vous le demander, vous ne seriez peut-être pas sur le point de disparaître de la face de la terre.

Apres avoir fini Caïn, j’attaque la deuxième partie de ma quête : Le plus gros succès de l’écrivain (oui je ne me suis pas trop cassée la tête, je moutonne braves gens !).

Dieu n’a qu’une seule main

Le Dieu manchot est totalement différent de Caïn. Certes, on y retrouve le style d’écriture particulier de José Saramago, mais l’histoire est bien plus légère, il y a même de l’amour dans l’air !

Le roman est une grande fable du Portugal baroque. Un mélange entre réalité historique et fiction à la sauce José S. Le décor est placé : Lisbonne, 18ème  siècle, âge d’or d’un des paliers de l’Europe de la renaissance. Les événements historiques : L’édification du monumental palais-couvent de Mafra et l’invention de l’aérostat. Nous sommes alors plongés dans l’histoire de trois personnages : un soldat manchot (Balthasar), une sorcière (Blimunda) et un prêtre (Bartolomeu de Gusmão). Ils entreprennent à eux trois la folle idée d’inventer une machine volante, tandis que la ville est engloutie par l’immense chantier du couvent. José Saramago dépeint toute la splendeur du Portugal dans ce livre, mais aussi toute l’hypocrisie et la folie des hommes, du Roi Jean V du Portugal, qui pour célébrer la naissance de sa fille ruinera tout un peuple dans un édifice faramineux, jusqu’au prêtre Bartolomeu qui en oubliera les fondements de sa vocation religieuse pour arriver à son but. Deux hommes, la tête dans les nuages et les pieds bien loin de la terre, vont s’immiscer dans la vie d’un couple bien étrange : Balthasar et Bilmunda. Ces deux personnages sont l’image même du Portugal. D’un coté le courage et le sacrifice de soi de Balthasar, ancien soldat qui perdit sa main gauche lors d’une bataille. De l’autre la volonté, la fidélité et les croyances aux forces occultes de Bilmunda. Balthasar représente la face cachée, ce qu’on paye pour décorer un pays, c’est le personnage qu’on ne retrouve pas sur Google, celui qui a participé mais qui ne sera jamais cité, celui qui a tout perdu sans une once de reconnaissance ou de gloire.

(…) Cela n’est écrit nulle part, je suis le seul à dire que Dieu n’a pas de main gauche, puisque c’est à sa droite, à sa main droite que s’asseyent les élus, jamais on ne parle de la main gauche de Dieu, ni les Saintes Écritures, ni les docteurs de l’Eglise n’en font état, personne ne s’assied à la gauche de Dieu, c’est le vide, le néant, l’absence, d’où il résulte que Dieu est manchot.

Blimunda quant à elle, représente l’hérésie, le blasphème, mais surtout l’amour, la fidélité, le patriotisme. Diabolisée et traquée dans une incroyable chasse aux sorcières, elle prouve que tout ce que l’on raconte, tout ce qui représente le ‘mal’ selon l’église a une tout autre réalité.

La pureté de leur amour, leur engagement et la bonté de leur cœurs sont un chant d’espoir, une manière de prouver au monde qu’il y a toujours des héros, des gens invisibles, des gens comme nous, qui font du monde un endroit meilleur chaque jour.

Untitled 4

Illustration de Blimunda dans Le Dieu Manchot (cliquer ici pour agrandir)

Jésus, comme vous et moi

Nous arrivons donc à ma dernière lecture : L’Évangile selon Jésus-Christ. Dans ce roman aux allures bibliques de Caïn, José Saramago enfile le costume de l’emblème même du Christianisme : Jésus-Christ. Cet Évangile selon Saramago est une reconstitution de cette histoire vieille de 2000 ans dont l’auteur garde les grandes lignes mais en y introduisant ses propres commentaires, sa propre critique des bases de la culture occidentale. On plonge dans l’histoire de Jésus-Christ, sauvé de la vague meurtrière qui s’abattit sur Bethléem par son père Joseph. De son enfance à sa crucifixion, nous vivons avec Jésus les moments forts de sa triste vie, cet homme qui fit des erreurs, aima, avança péniblement vers sa destinée en essayant de toutes ses forces d’être ‘heureux’. Nous sommes aussi complètement submergés d’émotions pour son amour fou pour Marie-Madeleine, qu’il aima d’un amour pure et sincère. Jésus-Christ ne veut pas mourir, José Saramago l’affirme. Et quand il sentit que son heure approchait, qu’il ne fut qu’un agneau qu’on conduit au sacrifice, il finit par céder à sa nature d’être humain.

… Lamente-toi amèrement, pleure à chaudes larmes, fais le deuil qu’il mérite, un jour ou deux, pour éviter les médisances, puis console-toi de ta peine, et il est écrit aussi, N’abandonne pas ton cœur au chagrin, écarte-le et souviens-toi de la fin, n’oublie pas, il n’y a pas de retour, tu ne serais d’aucune utilité au mort et tu te ferais du mal.
Pour cela j’ai loué la joie, car il n’y a rien de meilleur sous le soleil pour l’homme que manger, boire et goûter le bonheur dans son travail, durant les jours que Dieu lui accorde sous le soleil.

Et dans cette version revisitée des évangiles, on remarque quelque chose d’assez drôle : Satan est le personnage le plus sympathique, le plus compatissant. José Saramago abaisse le christianisme au rang de gros coup de pub, un buzz pour les religions monothéistes, qui eurent comme bouc émissaire Jésus-Christ.

Ce livre est de loin le plus controversé de l’auteur, il choqua bon nombre de croyants, et fit de José Saramago la cible du Vatican et de toute l’Europe chrétienne. Il est contraint d’ailleurs à l’exil.

Un au-revoir, et une place dans l’histoire
Jose_Saramago

José Saramago sur l’île de Lanzarote (Canaris) où il résida jusqu’à sa mort. Photo : Pedro Walter. “Qu’on se souvienne de moi comme d’une bonne personne” dit-il a une certaine occasion: Et c’est ainsi que l’île de Lanzarote se souviendra de lui.

José Saramago est le seul écrivain lusophone à avoir obtenu le prix Nobel de Littérature, en 1998, pour Caïn. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains Portugais du 21ème siècle. Il devint l’une des figures les plus importantes de son pays, s’investissant énormément sur la scène politique (appartient à la littérature née de la «révolution des Œillets», qui mit fin, en 1974, au régime salazariste portugais), il critiqua la soi-disant démocratie qui régit l’Union Européenne l’accusant de n’être qu’un simple instrument d’appât du gain des riches. Il se voulait être la voix d’un peuple, la voix à l’égalité entre les différentes classes sociales. Mais malgré tout cela, c’est sa position religieuse qui fit le plus de bruit, dans de nombreux discours il accusa le ‘facteur religion’ d’être la cause directe de tous les conflits et les guerres humaines, cette affirmation lui valut une sale réputation. De la plume des libertés, il gagna une image d’athée provocateur voulant se faire un coup de pub. Et à première vue c’est ce qu’on pense de lui, car quoi de mieux qu’insulter Dieu pour faire le buzz ? Pourtant plus on connait le personnage, plus on lit d’articles sur lui, plus on écoute ses discours, et plus on comprend qu’il est loin d’être ce mec qui cherche la polémique, au contraire, on sent une réelle profondeur dans ces dires, il nous insiste à nous aimer les uns les autres plutôt qu’à idolâtrer une divinité en nous haïssant l’un l’autre, et quand on y pense bien, n’est-il pas un peu dans le vrai ?

« La Bible est un manuel à mauvais mœurs, qui influença énormément notre culture et surtout notre mode de vie. Sans la Bible, nous aurions été différents, et probablement de meilleures personnes. »

Il faut savoir que ce qui singularisa le plus José Saramago en tant qu’écrivain, c’est nul doute son style d’écriture. Une écriture d’une anarchie totale où les voix des personnages s’entremêlent aux apparitions de l’auteur pour former un grand chant d’Opéra doté d’une ponctuation peu orthodoxe où les points sont presque inexistants, laissant place à de longs paragraphes parsemés de virgules. Une fusion parfaite du style direct et indirect qui caractérise un écrivain hors-norme.

A travers ces romans, on découvre un homme avide de liberté, de justice, qui aime plus que tout son pays. Ce communiste donna une toute autre ampleur à la liberté d’expression, et il n’hésita pas à s’attaquer aux religions, à ses fondements, en quête de spiritualité. Beaucoup le voient comme un blasphémateur, on devrait plutôt y voir une personne attachée à ses valeurs, un homme qui n’eut pas peur de choquer, de sortir des normes littéraires, pour se faire entendre. Il dessine tout au long de ses écrits une fresque utopiste, poussant l’humanité à regarder tout le mal qu’elle engendra, mais surtout tout ce qu’elle entreprit de meilleur, le fait qu’il y ait réellement du bon en chaque homme, et que pour que ce bon ait un impact, il faut qu’il soit nourri. Nourri d’amour, de liberté, de dons de soi et de sacrifices, pour un monde meilleur.