Un livre, qu’il soit roman, recueil de poésie, essai ou ouvrage théorique, ça reste un univers de lettres dans lequel gravitent mots et constellations poétiques. On a tous, ou presque, un livre de chevet, un livre fétiche, cette petite pépite en papier qui nous a émerveillé un certain temps et qui nous émerveille toujours par son verbe lumineux. On en parle souvent de ce livre, mais pas assez en réalité. Quand une personne entame une conversation là-dessus on la chope par le bout des oreilles pour la saouler ou l’inviter dans le côté clair de la force livresque que régit notre « roman » – parce que c’est souvent un roman – préféré.

Wello a décidé d’en parler de ses livres préférés, mais avant cela, on est allé à la rencontre de quelques personnalités algériennes qui s’activent dans différents domaines (littérature, musique, art, cinéma… etc.) et on a fait une petite causette autour de leurs livres préférés, histoire d’avoir une bonne liste de bouquins pour entamer sous un drap de mots l’année 2016 qui pointe le bout de son zen.

On leurs a posé la question qui tue : Quel est le livre qui t’a marqué (ou ton livre de chevet) et pourquoi ? Certains n’ont pas trouvé de difficulté à répondre à notre question et nous ont balancé leur bouquin à la gueule, leur « Ze book » fétiche, d’autres on les a un peu poussés à choisir.

Samir
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©Aurore Vinot

Samir Toumi, auteur de Alger, le cri et maître des lieux de « La Baignoire Expérience » nous avoue : « C’est clairement Zola qui m’a donné envie d’écrire. » en parlant du poids lourd du naturalisme. « Le livre qui m’a donné envie d’écrire c’est un roman de Zola. Un des Rougon-Macquart. La Conquête de Plassans, qui a été mon premier de la série. » dit-il. Zola, l’auteur observateur de la société des hommes de son temps raconte dans La Conquête de Plassans « la manipulation religieuse et la vie des bigots… Et comment la désagrégation sociale apparait, même dans le spirituel. » rajoute Toumi. Zola traite aussi dans ce même livre la question religieuse et nous montre avec délectation la manipulation de l’Eglise, complice du pouvoir politique, utilisant la piété des fidèles les plus naïfs. Certains sont émerveillés par le style, d’autres par la langue, mais pour Samir Toumi « je devais avoir 14 ou 15 ans » nous dit-il, tout était bon dans La Conquête de Plassans. Il poursuit : « J’ai été fasciné par la précision des descriptions, des caractères, des petits défauts de la psychologie humaine. Oui, par la précision…. Et du côté intemporel des mécanismes psychologiques et sociaux. »

Samir Toumi nous résume ce livre en deux petites phrases : « C’est le prêtre ambitieux et la bourgeoise complètement barge. Et surtout la manipulation religieuse et l’hystérie féminine. » Et ajoute, en parlant certainement de Marthe Mouret, un des personnages de La Conquête de Plassans : « Freud aurait adoré avoir la dame comme patiente. »

A nous maintenant de nous intéresser à la littérature du XIXème siècle et pour commencer, suivant le conseil de Samir : un Zola.

Voilà, voilà, La Conquête de Plassans : check.

ZOLA, Emile, La Conquête de Plassans, G. Charpentier, Paris, 1879.

 

Meryem
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©Hassan Ferhani

Meryem Medjkane, une comédienne qu’on a adorée notamment dans Jours d’avant de Karim Moussaoui, dans Les Terrasses de Merzak Allouache ou encore dans le dernier clip de Sofiane Saïdi, trouve notre question « très difficile. » Elle nous dit : « Beaucoup de livres m’ont marqué, des lectures très différentes en plus. » Elle a hésité entre deux très beaux romans, à savoir Les jeunes filles de Henry de Montherlant et Les cités de la nuit écarlate de William S. Burroughs. Elle a fini par choisir le dernier. Et pour cela, elle a dû répondre à notre question existentielle « pourquoi ? » afin de justifier son choix, parce que chez Wello, on nous l’a fait pas à l’envers : un choix égale une justification, on est méthodique, mais sympathique.

Elle trouve Les cités de la nuit écarlate « foudroyant de poésie, de folie, de liberté, il nous entraîne dans les dédales obscures d’esprits détraqués, forcément beaux. Son œuvre est dévorante d’intensité. » Et ajoute que c’est « comme en amour, on ne sait pas pourquoi… Des rencontres merveilleuses… »

Meryem, on te comprend, et on ajoute Les cités de la nuit écarlate à notre liste pour bien l’aimer.

Bien, Les cités de la nuit écarlate : check.

BURROUGHS S. William, Les cités de la nuit écarlate, C. Bourgois Editeur, Paris, 2009.

 

Ahmed
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©Jawabe Bassite

Ahmed Mimoun, punchlineur professionnel et « griffonneur d’échange verbal entre deux grillées de la cervelle », auteur des Allumés, confirme « le livre qui m’a vraiment marqué, c’est 1984 de George Orwell. Je pense que ce roman n’est plus à présenter », mais entre deux contrôles des douanes Big Brotherienne, il lit Le Philosophe nu d’Alexandre Jollien. Qui c’est donc celui-ci, ce Philosophe nu ? « Un gars moderne, occidental vivant dans une métropole. Bourré de complexes par rapport à son physique chétif, à son statut social… etc. » nous apprend Ahmed. Il rajoute : « Passant sa vie à se comparer aux autres, avec toutes les frustrations, émotions, sentiments qui vont avec, avec une profonde conviction personnelle du looser. Et un beau jour Il commence petitement à remettre tout ceci en question. A apprendre à ne plus se comparer, ne plus jalouser, faire connaissance avec lui-même en tant qu’être unique, avec ses bons et mauvais côtés, passant d’un état de dénigrement personnel à un état de quiétude sereine. » Voilà en gros. Le roman d’Alexandre Jollien suit l’évolution psychologique ou encore le destin d’un antihéros. Mais qu’est-ce qui fait de ce roman celui qui prend la place des autres sur la table de chevet ? Pour Ahmed, ce qui fait du Philosophe nu la brute de la bibliothèque c’est sa « lecture facile, avec des mots simples… Exactement ce qu’il faut pour bien finir une journée. » Et nous on est ravi. C’est le livre qu’il nous faut.

Donc, Le Philosophe nu : check.

JOLLIEN, Alexandre, Le Philosophe nu, Seuil, Paris, 2010.

 

SLIMANE
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©Mehdi Drissi

Slimane Sayoud, artiste aux multiples talents qu’on a vu à l’œuvre dans Kounti Tgouli des Jaristes, contrairement à Meryem Medjkane, n’a pas eu du mal à répondre à notre question et il nous le fait savoir, « je réponds directement à votre question » nous jette-t-il sympathiquement, « le livre c’est Comprendre l’Empire d’Alain Soral » poursuit Slimane. Pour ceux qui ne connaissent pas Alain Soral, c’est l’un des défenseurs de la liberté d’expression, et il n’hésite pas à pointer du doigt ceux qui osent la piétiner. Sa grande gueule (que je tolère personnellement) lui a valu le titre d’Infréquentable, aux côtés de Dieudonné et pleins d’autres.

Slimane Sayoud nous dit : « Ce livre m’a trop marqué parce qu’en le lisant j’ai eu l’impression de lire un texte d’un écrivain des années 20. » Années 20 ? Ça nous fait penser aux Années folles : Jazz, cabaret, culture populaire, Fitzgerald, Paris, Picasso… etc., mais non, pour Soral, c’est plutôt la Grande Dépression. Il dénonce le pouvoir et les lobbys, il traite l’actualité d’un œil critique et c’est ce qui plait à ses lectures. « Comprendre l’Empire m’a beaucoup plu parce que ça parle de la sociologie du mensonge et de la domination » nous avoue Slimane, il poursuit « c’est un mec très engagé et il n’a pas peur de dire la vérité. Il croit vraiment à la liberté d’expression et il s’exprime librement. »

Après quelques lectures romanesques, il est temps d’entamer un essai pour comprendre (ou pas) ce que les médias appellent le « Complot américano-sioniste international. » Et on dit tous merci à Slimane Sayoud.

Comprendre l’Empire : check.

SORAL, Allain, Comprendre l’Empire Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ?, Editions Blanche, Paris, 2011.

 

NABILA
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©RB Pictures

Nabila Dali, une chanteuse polyglotte qui sait bien fusionner de sa voix la chanson berbère et la musique celtique, nous dit que le livre qui l’a le plus émue c’était Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. « J’ai fait des études littéraires, c’était un des livres de mon programme. » nous dit-elle.

Des fleurs pour Algernon est considéré comme une des œuvres de la littérature SF les plus marquantes de l’histoire. Elle a influencé plusieurs écrivains, à savoir Ray Bradbury, Bernard Werber ou encore Isaac Asimov. « Et bien qu’il ait été écrit il y a plus d’un demi-siècle, je le trouve encore très actuel » nous dit Nabila, puis rajoute : « très bien écrit et aussi très triste. » Et c’est cela, son style fluide et son degré d’émotion, qui font de ce livre une pépite à découvrir.

Comme La Conquête de Plassans qu’a choisi Samir Toumi, Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes est « un livre intemporel et tristement en cohérence avec notre réalité » trouve Nabila Dali, ce qui lui donne le mérite d’avoir une place dans notre liste de livre à lire en 2016 au coin du feu… ou au coin tout court.

Des fleurs pour Algernon, check.

KEYES, Daniel, Des fleurs pour Algernon, J’ai Lu, Paris, 1972.

 

SOFIANE
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©Aurore Vinot

Sofiane Saïdi, musicien, auteur-chanteur-compositeur, qui manie bien la chanson traditionnelle algérienne et occidentale (preuve Gasbah Ya Moul Taxi premier single de son album El Mordjane qui sortira le 13 novembre.), nous conseille Sexus d’Henry Miller, un livre qui a été interdit pendant des années. Sexus est le premier volet de la trilogie La Crucifixion en rose. Pourquoi Sexus, « parce jeune, on nous inculque par le silence ou par le mot magique ‘‘3ayb’’ de ne pas parler de sexe » nous dit Sofiane, alors qu’il le faut.

On ne naît pas par le nombril, avoir l’envie de faire l’amour est instinctif, on est des êtres humains après tout. Et puis, les femmes ne sont pas des monstres, en fait, on vous a menti, « très jeune, on est séparé des filles dans la rue, séparé de nos voisines, voir même de nos cousines » rajoute Sofiane à ce que disait Fellag, à savoir « Dieu a créé l’homme et la femme pour être ensemble et nous on les a séparés. »

Sexus d’Henry Miller et sa lecture dans les dédales parisiens étaient une révélation pour Sofiane Saïdi : « Alors plus tard, une fois venu en France, la vie parisienne et la lecture de ce livre ce fut une révélation. »

Je vote pour que Sexus d’Henry Miller soit une lecture obligatoire à partir du lycée. Qui est avec moi ? Bon, j’ai quand même le vote de Sofiane Saïdi.

Sexus : check.

MILLER, Henry, Sexus, LGF, Paris, 1997.

 

Sihem
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©Positive Vibe Club Lounge

Sihem Benniche ou Sam Paulla, poétesse, slameuse et animatrice au Café littéraire de Béjaïa, élue Poétesse d’Or de Béjaïa en 2012 par La Ligue des Arts Dramatiques et Arty Show, gagnante du concours national du slam en 2015 et a représenté l’Algérie à la Coupe du monde de slam qui s’est déroulée à Paris en juin 2015, nous a livré une tirade alléchante sur La Désobéissance d’Alberto Moravia. Avant de nous parler de ce livre et en réfléchissant sur les mots à dire pour sublimer son livre le plus marquant, Sihem « découvre que ce n’est pas chose aisée de parler d’un livre qu’on a lu y a très longtemps » nous avoue-t-elle, mais vu sa réponse, j’en doute.

Pourquoi donc La Désobéissance ? Eh bien, « J’étais adolescente quand je l’avais lu. Et j’étais un peu le rat des bibliothèques de mon cercle. Quand je suis tombée dessus, je l’avais – si mes souvenirs sont exacts – lu d’une traite. La première chose qui m’avait attirée était l’intitulé : La Désobéissance. Le titre avait enflammé mon imagination ; désobéissance, cela devait assurément dépasser l’indiscipline, je voulais que le livre aborde l’insoumission, la révolte, la rébellion… et j’étais loin d’imaginer à quel point c’était le cas. Lucas, un jeune adolescent issu d’une famille aisée, élève assidu et enfant aux premiers abords, obéissant et sage mais gravement malade. Quand on est jeune lecteur, on s’identifie aisément au personnage principal.  Ce que j’ai fait ! Surtout que j’avais beaucoup de points en commun avec le personnage. Comme lui j’étais gravement malade, hyper sensible et solitaire. Luca m’était très séduisant comme héros ; sa maladie et sa sensibilité l’avait poussé à s’entretenir sincèrement et sans détour avec lui-même. Il s’était laissé plonger dans le fin fond de son être, de son égo et n’était pas allé de mains douces pour nommer les choses ou comprendre son monde. Le monde lui était hostile, étranger.

Il rejetait beaucoup les règles. La morale et les convenances le répugnaient.  Mais au lieu de se renfrogner, il prenait son pied en s’adonnant à un jeu, un jeu dangereux qui failli lui coûter la vie.

Je me rappelle surtout de l’impression que j’avais en lisant le livre. J’éprouvais le même plaisir que Luca quand il s’adonnait à des « expériences. » Je sentais en même temps que lui, l’adrénaline monter en moi, j’étais éprise de vertiges et je ressentais la délivrance à laquelle il aspirait et que personne ne comprendrait, surtout venant d’un adolescent. Comme lui j’aspirais à une liberté loin des lois et des convenances qui écrasent, loin de la maladie qui paralyse… qui limite. Comme lui je les rejetais, les refusais, les dédaignais et surtout comme lui j’aimais le risque. La Désobéissance était pour moi le passage obligé pour parvenir à libérer son esprit et son corps. » répond-elle modestement en rajoutant « tout ça m’a donné l’envie de le relire. » Alors là, nous !

La Désobéissance, check.

MORAVIA, Alberto, La Désobéissance, Gallimard, Paris, 1973.

 

Wello & you

Voilà, notre liste est bien entamée, ce qu’il vous reste à faire c’est de la compléter. Faites comme Samir, Ahmed, Meriem, Slimane, Sofiane, Sihem et Nabila, dites-nous quel est le livre qui vous a le plus ému ou quel est votre livre de chevet, parce qu’on est des curieux chez Wello et on veut tout savoir.

Quant à l’équipe Wello, elle vous conseille :

  • La compagnie des Tripolitaine de Kamal Ben Hameda.
  • Les Fleurs d’Hiroshima d’Edita Morris.
  • Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody.
  • Le Traité des Cinq Roues de Miyamoto Musashi.
  • Mein Kampf d’Adolf Hitler.
  • L’Aleph de Jorge Luis Borges.
  • La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.