La fiction américaine nous a fourni deux personnages incontournables : Ignatius J. Reilly (de La Conjuration des imbéciles) et Malcolm (de Malcolm in the middle). Je me suis souvent demandé pourquoi ils me fascinaient autant, et surtout, pour quelles raisons, je les classais instinctivement dans la même catégorie alors que tout semble les opposer. J’ai donc cherché : cet article est pour toi, si, toi aussi, tu te demandes ce que l’obèse maudit de la littérature et l’ado le moins séduisant du monde de la TV peuvent avoir en commun.

Présentation rapide : Ignatius J. Reilly est un adolescent, un Tanguy, comme seul le XXème siècle a su en créer, qui vit encore chez maman à plus de trente ans, coincé par son travail de thèse qui n’en finit pas et dans son corps débordant de graisse, caché derrière des moustaches assez repoussantes. Conscient de son intelligence supérieure, il critique de façon acerbe ses congénères de la Nouvelle-Orléans, n’étant jamais satisfait de rien. C’est là que le petit Malcolm, pour les fans qui s’y connaissent, le rejoint… Du haut de ses 165 points de quotient intellectuel, il passe son temps à critiquer le monde, à le rejeter, à lui trouver les pires défauts, et finit, comme Ignatius, seul, à vociférer contre le reste. Malcolm est le troisième d’une famille de 4, puis de 5, garçons, il a la place communément admise comme celle de l’idiot de la famille, celle du milieu.

On a deux individus, brillants, doués d’une conscience et d’une sensibilité certaine, mais qui, pourtant, restent seuls et mènent une vie de ratés, de losers. D’où vient leur mal ?

Ils sont tout simplement idiots, mais alors… d’une idiotie absolue.

Quoi ? Mais, ne sont-ils pas bien plus intelligents que la moyenne ?

i-d-i-o-t, cinq lettres si mal comprises…

Dans le langage de tous les jours, un idiot est celui qui ne comprend rien à rien, qui ne connait pas l’antépénultième décimale de π, ou la guerre mondiale de 78 (allô!), autrement dit, c’est celui qui ne sait pas quelque chose que l’on sait.  Le CQFD de tout ça : on est tous l’idiot d’un autre. Alors que, étymologiquement, ce mot vient de « Idiôtes » en grec, qui signifie « simple, particulier, unique puis par une extension sémantique, personne dénuée d’intelligence, être dépourvu de raison. »[1]. La source de l’idiotie serait de fait l’unicité, c’est-à-dire l’absence de complexité, voire de binarité. J.C.V.D. le démontre bien : 1+1, ça ne fait jamais 2, en idiotie.

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Pour voir toute la vidéo, tu peux cliquer ici. Et ça c’est beau !

Un idiot est celui qui ne peut pas être compris, qui a un langage tel, que lui seul peut se comprendre – et encore… on a le droit d’en douter. L’idiot n’est pas un imbécile, c’est simplement un être qui ne possède pas l’une des fonctions du langage : la communication. L’idiot est renfermé sur lui-même, comme dit Clément Rosset, il est « privé de reflet » (mais siiiii, CLÉMENT ROSSET, R-O-S-S-E-T, celui qui a écrit un petit traité sur le réel et l’idiotie. On y trouve plein de trucs intelligents sur les idiots.) L’idée du miroir est intéressante dans la mesure où on comprend que l’idiotie est un rapport du Moi à l’autre. Que vois-je dans le miroir ?

Ne pouvant pas prendre part aux jeux sociaux, l’idiot est un peu comme un no life. L’histoire d’Ignatius, mais aussi celle de Malcolm, est bien celle d’idiots qui ne peuvent pas s’intégrer, quand bien même le souhaiteraient-ils. Malcolm ne réussit rien, hormis l’école, et sans le vouloir réellement. Il pousse même son petit frère Dewey, à l’échec et le fait intégrer la classe des idiots thérapeutiques. Quant à ses relations aux filles, n’en parlons pas, il passe de désastre en désastre, à l’image d’Ignatius qui justifie son abstinence par sa religion, alors qu’en réalité il n’est même pas capable de toucher quelqu’un sans se sentir mal, au grand dam de son amie Myrna qui prône une sexualité débridée comme remède à son état. Il est coincé dans une impossibilité de consommer le rapport à l’autre, étant enfermé dans une idiotie radicale. C’est aussi sa différence avec Malcolm qui lui rêverait de faire partie du monde, mais l’autorité tyrannique de sa mère lui coupe souvent l’herbe sous le pied. Et puis, bon, disons-le, il n’est vraiment pas doué avec les filles…

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Des idiots, il y en a des tas : je parle du monde de la fiction – bien que la réalité soit une bonne concurrente. Mais, la spécificité de ces deux œuvres, c’est bien que tous les personnages sont enfermés dans une idiotie sans nom. C’est là le génie : ils sont tous idiots. Les frères de Malcolm sont tous plus tarés les uns que les autres, et ils tiennent ça de leurs parents ! Malcolm nous parait moins idiot parce que tout simplement, au royaume des aveugles, le borgne est roi ! Et mon Dieu, la sottise de la mère et des proches d’Ignatius est aussi sans pareille. A comparer, il semble qu’Ignatius soit le plus sensé, mais on a bien vite fait de comprendre que non.

Et où nous mène cette cacophonie idiote ?

Les mondes de ces œuvres mettent en scène la  classe moyenne de la société américaine, et la nôtre par extension. L’idiot vient interroger notre moyenne, notre normalité. On rit d’eux parce qu’ils ne sont pas normaux, parce qu’on les regarde comme des gens anormaux, parce qu’ils nous rappellent  à nous-mêmes.

« Normal », un adjectif aussi insignifiant que dangereux. Être normal, ça ne veut rien dire, on le sait bien. Pourtant on vit dans l’illusion de la normalité, en taxant ceci de normal, cela d’étrange, par rapport à soi-même. Et on a vite fait de vouloir du mal à ce qui ne nous ressemble pas. Or les personnages idiots nous obligent à voir le vide d’un tel concept, ces héros idiots redéfinissent notre normalité, se moquent d’elle – parfois malgré eux-, et nous la renvoient en pleine figure. Parce qu’Ignatius la critique avec la plus forte véhémence qui soit, utilisant des théories plus fumeuses les unes que les autres, parce que Malcolm rêve d’en faire partie, allant jusqu’à vouloir nier son propre génie dans la soif d’un idéal moyen, la société, notre société, est tournée en dérision, dévoilant ses penchants les plus ridicules, et ses travers les plus grotesques. Pour notre plus grand plaisir.

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[1] BERNE, Marie, Eloge de l’idiotie : pour une nouvelle rhétorique chez Breton, Faulkner Beckett et Cortázar, éditions RODOPI Amsterdam/New York, NY, 2009, 289 pages ; p.18

L’idiotie et l’humour font partie des principes créateurs en art et en littérature, et on pourrait en parler des heures ; on pourrait en parler des articles entiers. Si ça t’a plu, et si tu veux en savoir plus sur l’idiotie, n’hésite à nous en faire part !