Tokyo fiancée a tous les clichés d’un film à l’eau de rose : une histoire anodine d’un amour maladroit, qui vacille entre hauts et bas, mais Stephan Liberski n’en est pas resté là. Il a modelé Ni d’Eve ni d’Adam d’Amélie Nothomb à sa guise pour construire au final une ébauche de poésie parsemée dans une grâce belge qui ne pourrait que séduire le spectateur.

Avant de regarder Tokyo fiancée il faut s’imprégner de la sobriété du samouraï et de la légèreté de la geisha. L’aborder avec délicatesse et se laisser bercer dans son innocence. Faites confiance à un cinéma qui ne vous veut que du bien, et croyez-moi, l’amateur des films d’exploitation à la Tarantino et des thrillers sanglants sud-coréens, que l’eau de rose tu ne le sentiras point (ou bien quelques fois.)

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Tokyo fiancée est une succession de gestes bien maîtrisés. Des plans qui aspirent l’âme à travers les yeux globuleux d’Amélie, interprétée par Pauline Étienne, et un Lost in Translation complètement voulu dans le français approximatif de Rinri, joué par Taichi Inoue, mais on ne peut pas lui en vouloir puisqu’il est l’élève. La rencontre des deux protagonistes anticipe un présage d’un amour benêt, niais, mais sans compter sur la dextérité du cinéaste qui profite de cette fragilité pour faire du « maladroit » un prétexte aux comportements infantiles d’Amélie et à l’absurdité des propos de Rinri, qui forment d’ailleurs le pulpe de ce film.

Amélie est une vivante qui vit dans la vivacité des variations de la jovialité. Fragile, romantique, artistique, poétique, sa présence met de bonne humeur. Elle est le sakura du film : elle illumine chaque plan, chaque séquence. Son sourire invite le spectateur à aimer, sa tristesse est une bonne chose, elle reflète la réalité d’une situation qu’on ne nommera pas ici « exil » mais plutôt « dépaysement voulu ». Quant à Rinri, il dégage un mystère qui reste flotter tout au long du film. Élève, puis amant d’Amélie, il nous fait découvrir un Japon urbain, rurale, moderne mais qui reste tout de même dans une tradition pudique comportementale.

Un amour naît autour de la langue de Molière et enveloppe les deux tourtereaux dans un voile de regards coquins qui finit par les entraîner à passer à l’acte : l’amour physico-spirituel. Tout devient joyeux dans les yeux d’Amélie, la voix-off enchaîne des métaphores sur la vie, l’amour, la littérature et le dépaysement. Un dépaysement qui pousse la geisha des temps modernes à aller plus loin que les rêves, jusqu’à se perdre dans le froid brouillardeux des montagnes japonaises. Elle s’est égarée telle une brebis, cherchant le point essentiel d’une vérité qui la démange, un soupçon de vision sur le monde qui l’entoure, un point de départ vers l’absolu, une inspiration impossible qui pourrait la rendre l’écrivaine qu’elle aimerait être : un vieil auteur japonais… comme si l’absurdité de la réflexion ne suffisait pas.

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Amélie finit par retrouver le chemin de la raison, aidée par les créatures miyazakiennes du mont Fuji, mais un nouvel obstacle pointe le bout de son nez, celui du choc culturel. La relation d’Amélie et de Rinri transcende leurs différences ethniques, mais affaiblit leur amour plus qu’elle le fortifie. Deux cultures différentes, une communication approximative, deux personnalités opposées, tout ce qui excitait leur relation auparavant finit par bâtir un mur de silence entre eux. La voix-off perd, ici, son contrôle, dérape, n’arrive plus à gérer ses sentiments et finit par regarder les choses en face : ceci est une histoire d’amour, une histoire d’amour impossible. Le Japon échappe à Amélie, elle sent que le pays la rejette. Devenir un « vieil auteur japonais » est de l’histoire ancienne, ce qu’elle veut c’est planter ses racines dans le pays qui l’a mis au monde. Finalement, il ne sera jamais pour elle qu’un fantasme existentiel, une réalité insaisissable.

Stephen Liberski choisi la lucidité et la transparence dans sa réalisation. La lumière, les plans, la couleur, les déplacements de la caméra traduisent à travers l’image la chaleur du pays du Soleil-Levant et l’alchimie entre le futurisme et le traditionnel de la culture nippone. Il laisse en retrait la vie trépidante de la capitale nippone pour capter, à travers l’œil bien aiguisé de Hicham Alaouie (son directeur de photographie), l’arrière plan d’une ville qui se résumait auparavant au quartier de Shibuya. Il a trouvé le parfait équilibre entre l’élégance et l’exubérance du paysage japonais pour mettre au premier plan deux personnalités burlesques et les diriger ensuite pour capter l’essence de la romance dramatique. Et pour ne pas se détacher de cet équilibre, le réalisateur n’a pas hésité à théâtraliser son décor pour rendre hommage au , un théâtre japonais traditionnel religieux et aristocratique, on retiendra d’ailleurs ses scènes pour leurs esthétiques lyriques.

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Comme la perfection n’existe pas, quelques imperfections tachent sans salir la beauté de Tokyo fiancée. Le réalisateur ne réussit pas complètement à immerger le spectateur dans la culture japonaise, mais l’entraîne quand même, à partir des bribes séquentielles, vers ce qui pourrait être son Japon personnel. La personnalité faussement bobo-kawaï d’Amélie et l’apparition soudaine de personnages flous plongent quelques fois le film dans la mignardise, et l’épilogue, un peu bâclé, laisse le spectateur sur sa faim. Mais le film reste toutefois digne et assume ce côté nunuche.

Je conclue en détournant Hannibal à ma guise pour vous dire que Tokyo fiancée est un film qui se déguste avec des noix salées et un excellent Sprite. Il se veut Nouvelle Vague donc ne vous attendez pas à une grosse production, mais à un minimalisme sobre (et belge) et simple à apprécier tel une pierre précieuse sous une loupe.